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Pourquoi un documentaire sur le camp de Royallieu ?

Je suis issu d’une famille du Nord de la France, marquée par la Grande Guerre, puis par la Seconde guerre mondiale. Et j’éprouve beaucoup d'intérêt pour l’histoire de l’Europe entre 1939 et 1945. Je suis natif de Compiègne, et l’internement au camp de Royallieu ne pouvait qu’attirer mon attention. 

Il y eut la projection de Nuit et brouillard, d’Alain Resnais, dans mon lycée compiégnois. Ce film sorti en 1956 eut un impact considérable sur mes camarades et moi-même. A cette époque, on parlait encore peu de la destruction des Juifs d’Europe et du régime de Vichy : le mal absolu, c’était l’Allemagne.

En 1981, un livre important sort en librairie : Vichy et les Juifs de Marrus et Paxton. En voici les premières lignes :


« Il est peu de sujets aussi pénibles que celui de ce livre : le rôle joué entre 1940 et 1944 par l’État français et par une fraction de la population pour assujettir les Juifs de France à diverses incapacités juridiques, faire apposer une mention particulière sur leurs documents d’identité et finalement, pour près de 76000 d’entre eux, les livrer à la déportation dans les camps de la mort. La charge affective d’un tel sujet ne nous paraît pas devoir justifier l’abstention des historiens de métier, au contraire. Nous pensons qu’il mérite les efforts les plus consciencieux de la part des chercheurs compétents et que le moment est venu de le traiter : l’essentiel des archives qui s’y rapportent peuvent enfin être consultées, et beaucoup de survivants peuvent encore apporter leur témoignage...»

Ainsi que les dernières lignes de la conclusion, sur le génocide en France :

« Combien de morts y aurait-il eu en moins si les nazis avaient été contraints d’identifier, d’arrêter et de transporter eux-mêmes, sans aucune assistance française, chacun des Juifs de France qu’ils voulaient assassiner ? On ne peut que le conjecturer. »

Enfin, le film Shoah de Claude Lanzmann, sort sur les écrans en 1985. Véritable monument cinématographique et documentaire d’une durée de 9 heures.

Historiens, romanciers, cinéastes, amateurs d’histoire ont poursuivi et amplifié ces travaux. Camp C, Compiègne - Royallieu participe de cet effort de recherche sur la période de l’occupation allemande en France. Il en restitue un aspect important qui est celui de l’internement dans un camp en France. Compiègne-Royallieu est bien un rouage important dans le système concentrationnaire nazi avec son camp juif et son camp d’internés politiques et résistants. Près de 48000 déportés rejoignent en effet les camps de concentration situés à l’Est.

Quelques rares survivants sont revenus de l’enfer nazi et ont bien voulu m’apporter leurs témoignages dans l’enceinte même du camp de Royallieu.


Pourquoi avoir fait un film uniquement sur le Camp C ?

Pendant l’Occupation, Compiègne-Royallieu comprenait trois sections très différentes : les camps A, B et C. Au tout début, j’ai rédigé une esquisse de scénario pour couvrir l’ensemble de ce camp de 1941 à 1944. Il me fallait donc traiter de front les internements et les déportations par mesure de répression (résistants/politiques) et celles par mesure de persécution (les internés dits "raciaux"). Rapidement, il s’est avéré que nous allions dépasser les 90 minutes du format télé. En outre, les moyens financiers firent parfois défaut, et il faut le dire : sans le soutien indéfectible de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (FMS) nous n’aurions tout simplement rien pu faire.

 

Gare de Compiègne - Stèle commémorative
des convois du 27 mars et 5 juin 1942

De plus, la rencontre avec Beate Husser, historienne allemande, a beaucoup compté car elle m’a apporté un réel soutien moral et ses solides connaissances sur le camp de Royallieu. L’historien chercheur Thomas Fontaine. Et ma capacité à résister à l’infortune...

Mon producteur, Thomas Van Hoecke, me propose alors de traiter chaque camp séparément, au format télévision de 52 minutes. Dès lors, mon travail a été beaucoup plus « facile »,  le sujet du camp C étant plus homogène par définition.

Thomas van Hoecke est donc retourné à la FMS, à Paris, avec un nouveau projet. Et puis, plus tard, nous avons eu la chance de rencontrer Micheline Rozan, sœur d’un déporté. Elle dirige le théâtre des Bouffes du Nord à Paris.

Cela dit, le deuxième volet, consacré au camp des résistants, ne prendra le chemin des écrans que d’ici deux ans environ.

Cependant, dans Camp C, Compiègne - Royallieu, je ne fais pas abstraction des autres camps A et B. Nous ne restons pas dans l’univers clos du camp C, bien au contraire. De la coexistence du camp C avec les autres camps, naît précisément une image plus nette du camp Juif et inversement : la mise en contexte est un aspect important de ce documentaire d’histoire.


Comment s’est déroulé le tournage ?

Avec d’anciens déportés, c’est tout sauf un tournage ordinaire, surtout dans leur ancien camp d’internement.

Il me semble utile de mentionner le lieu du tournage : pour moi, il était exclu de tourner dans un bureau sur fond bleuté, pour se livrer à un paisible question-réponse, sans surprise, puis d’insérer quelques images du lieu pour animer l’histoire. Évidemment, l’état de santé des témoins, ou les conditions météorologiques ont parfois imposé de contourner ce dogme.

Le ministère de la Défense donna une réponse favorable à ma demande « d’occupation temporaire concernant la mise à disposition de la caserne de Royallieu à Compiègne dans le cadre d’entretiens filmés avec d’anciens résistants et déportés du camp militaire de Royallieu » : il ne restait plus qu’à s’orienter sur cet immense terrain, aux allées impeccables bordées de 24 bâtiments principaux, le tout en forme de U. 

Il me fut très difficile de concevoir cet endroit peuplé de multiples catégories d’internés, de religions catholique, orthodoxe, et juive. De 1941 à 1944, Royallieu reçoit une population des plus hétéroclites. Arrêtés sur dénonciations ou pour faits de résistance, pris dans une rafle ou comme otages ou encore condamnés de droit commun, les détenus viennent des quatre coins de la France, de toutes les prisons, de tous les camps d’internement de France. Leur séjour dure en moyenne trois semaines, dans cette caserne militaire que je parcours en tous sens, aux prises avec le présent et le réel d’un lieu chargé d’histoire, mais restant terriblement muet, et sourd à mes appels.

A la fois lieu de transit vers les camps de concentration et vaste prison aérée mais très bien gardée, le Frontstalag 122 apparaît comme idéalement isolé, cerné de champs, avec à proximité des fermes, et seulement quelques habitations. Les Allemands ont dressé un mur important sur un côté, puis sur un autre une palissade de trois mètres de hauteur. A 100 mètres, l’approche est rendue interdite par des chicanes qui barrent la route. Au sein du camp, près de la clôture, deux réseaux de fil de fer barbelés et de chevaux de frise de 8 mètres de largeur et de 2,5 mètres de hauteur forment un no man’s land. Les sentinelles circulent sur le chemin de rondes, entre les barbelés et la clôture. Des soldats sont placés dans les miradors, équipés de projecteurs qui balaient le camp la nuit. 

En réalité, en ce début d’année 2000, autour du camp, je ne vois que des immeubles d’une quinzaine d’étages ; quelques rares ouvrages écrits permettent de se repérer, mais le principal, à savoir les archives allemandes du camp, ont été brûlées au départ de l’occupant. 


Roger Bellot, premier résistant
filmé à Royallieu par Marc Tavernier

La venue d’un premier résistant, déporté à Dachau, me permit de faire « revivre » le camp. Il se déplaçait entre les bâtiments, montrait divers endroits, m’expliquait son arrestation à Villers-Cotterêts, à une trentaine de kilomètres du camp de Royallieu dont il ignorait d’ailleurs l’existence avant d’y être interné. Il fut déporté par le terrible convoi du 2 juillet 1944, le « Train de la mort » : sur 2162 hommes à destination de Dachau, 530 meurent asphyxiés ou tués au cours du trajet, dans une chaleur étouffante. 947 survivants en 1945.

La majorité des internés considèrent à Compiègne-Royallieu comme une étape, dans une longue série de prisons et de camps d’internements.

Si, comme le remarque Lucien Ducastel, déporté à Auschwitz dans le convoi des « tatoués », le 6 juillet 1942 : « rien ne  se compare  à Auschwitz,  ni encore moins à Birkenau », Royallieu

revêt néanmoins pour lui un rôle significatif, car ses camarades communistes y sont regroupés pour leurs opinions politiques, se préparant à l’inéluctable punition.

Au fil des ans, j’ai vu la caserne se détériorer, subir une tempête, les assauts de la végétation, enfin les trois phases de démolition du site.

Le 27 mars 2004, je retrouve Raoul Swiecznik, sur le quai de la gare SNCF de Compiègne, c’est un revenant de l’holocauste. Au camp C, il me montre l’endroit exact où il a revu son père pour la dernière fois, avant le dernier voyage de celui-ci, le 27 mars 1942 vers la Pologne. Sa peine, de son arrivée avec son épouse et un couple d’amis, jusqu’à son départ de Compiègne, demeure pour moi un épisode très pénible du tournage. Le film lui est dédié.

Toute une vie à porter l’enfer d’Auschwitz sur ses épaules, et malgré cela, il écoutait mes questions avec patience, avec une grande douceur dans ses yeux bleus, rougis par les larmes.

C’était aussi cela le tournage à Royallieu.


Raoul Swiecznik à la gare de Compiègne